Six mois au Japon

Le carnet de bord de deux Français à Aizu-Wakamatsu

19 septembre 2007

Hiroshima, mon amour

parc_hiroshimaEn milieu de journée, j'ai décidé de faire une pause dans le parc. Un banc libre. Je m'installe.
« Tu veux un café ? » Un jeune homme vient de s'asseoir.
« Euh, non, j'ai de l'eau, merci. »
Le jeune homme fouille dans son sac. « Un gâteau ? »
« Euh , non, j'ai déjà des mikados » Je lui montre mon paquet.
« Du café alors? »
« Non, merci, vraiment... »
« Je travaille tu sais ! »
« Ah ! »
« J'ai un bon travail à la poste. »
« Ah, c'est bien ça. »

Silence.

« Tu veux un gâteau ? »
« Non, merci. »

Silence.

« America ?jardiniers_au_travail »
« Non, Française »
« Ah, Catherine « Deunev' » ! »
« Oui, Catherine Deneuve... »

Silence.

« Tu sais, ils sont bons mes gâteaux »
« Je n'en doute pas »

Silence.

« Etudiante ? »
« Non, journaliste. »
« A la télé ? »
« Non. »

Silence.

« C'est dommage... Tu pourrais ! Clin d'oeil. Allez, je t'offre le paquet de gâteaux si tu veux ! Tu vois, il est pas ouvert !»
« Non. Merci »
« Pff. Alors prends la canette de café ! »
« Non ! C'est bon. J'ai pas faim, j'ai pas soif ! ». Je retiens le « laisse moi tranquille » in extremis.

Silence. Il regarde ses chaussures.

« Mariée ? »
« Un truc comme ça oui... »
« Comment ça ? T'es mariée ou pas ? »
Est-ce que je lui explique les subtilités du pacs ? Non... peut-être pas.
« Oui, je suis mariée »
« Ah... et t'as des enfants ? »
« Non »
« Alors, c'est pas trop tard. Moi, je suis libre si tu veux ! » Il ouvre la canette de café et me la tend.
« Non merci. »
« Pour le café ou pour moi ? »
Cette fois, il est temps de se carapater. Je le salue et me lève.
« Attends, file moi au moins ton numéro de téléphone »
« J'en ai pas ! »

le_d_meQuelques minutes plus tard, je recroise le même jeune homme, canette à la main et paquet de gâteaux ouvert, accroché aux bask' d'une autre demoiselle. Il se marre discrètement en me montrant la jeune fille en train de mâchouiller ses gâteaux. Clin d'oeil. Il ne perd pas le nord lui. Je décide de m'approcher du Dôme de la bombe A.

« Impressionnant, hein ? »
Un homme, 30 ans, vient de se poster à ma droite. Il se redresse, adopte une allure digne et prend un air rêveur.
« Oui, impressionnant. »
« Américaine ? »
« Française. »
« Oh, Mademoiselle, enchinté de zou encontrer! »
Je ris.
« Hajimemashite »
« Tu as passé une bonne partie de la journée à prendre des photos. Tu es photographe ? »
« Hein ? Euh, non, juste journaliste, mais là, je suis en vacances »
« Tu restes longtemps ? »
« Non, je pars demain. »
« On va manger un truc vite fait avant que tu partes ? »
« Hein ? Non merci. »
« Mariée ? »
« Oui. »
« Alors juste une photo, au cas où tu deviennes célèbre ! » Sur ce, il attrape deux touristes japonais, leur donne son appareil photo, se poste derrière moi, me prends par les épaules, colle sa joue sur la mienne et balance un « smile! ». Clic. J'ai juste eu le temps de sourire bêtement. L'un des touristes demande en Japonais « C'est ta femme ? »
« Hai ! » rétorque-t-il, tout fier de lui.
« Ie! Tu dis n'importe quoi  ! ». Il rit et me colle une carte de visite dans la main.
« Au cas où tu changes d'avis pour le resto ! »

Ok ok, quittons ce lieu. J'ouvre mon guide et décide d'aller jeter un coup d'oeil au château d'Hiroshima.chateau_2

A l'intérieur, une animation toute farcie d'hologramme explique l'histoire du château. Je m'approche. Un jeune homme me tend un casque et me fait signe de m'asseoir. Ah, c'est la traduction en anglais. Je m'installe. Lui, prend un casque et s'assoit à côté. Le voilà maintenant qui gigote. Il cherche un truc dans son sac et brandit, en vainqueur, un paquet de bonbons. Il l'ouvre  et le place, bien en évidence, sous mon nez. Mais qu'est-ce qu'ils ont tous à vouloir me faire manger ! Je refuse de la tête et me concentre sur la voix. Il insiste. Raz-le-bol. Je pose le casque et m'en vais.
« Attends ! Regarde, j'ai le casque ! Je parle anglais! ».
M'en fous. Je grimpe deux étages et change d'adresse chaque fois qu'il fait mine de s'approcher. Je vous passe la suite. Au final, en un après-midi, six galants m'ont proposé de quoi boulotter. Du jamais vu au Japon.

l_arbre_qui_a_surv_cu___la_bombe_Bon, pourquoi je vous raconte tout ça ? Un, parce que ce type de comportement est plutôt rare au Japon, deux, parce que malgré son passé sinistre, Hiroshima est aujourd'hui l'une des villes les plus chaleureuses, ouvertes, vivantes et drôles que j'ai pu visiter. Une ville du sud (ah le soleil), une vraie, avec ses badauds, ses dragueurs du dimanche, des amoureux, ses adolescentes en fleur et ses tenancières de bar, qu'un rien amuse. De quoi tordre le cou à une rumeur qui a circulé juste après le bombardement : plus rien ne poussera à Hiroshima pendant les 75 prochaines années. En fait, dès l'automne 1945, des « mauvaises » herbes sont sortis des décombres. Des bouts de vie insignifiants qui, comme on aime le raconter à Hiroshima, ont donné aux survivants la force nécessaire pour reconstruire leur ville et leur vie.

Posté par Viviane Thivent à 07:10 - Carnet de bord - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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