19 septembre 2007
La voix des hibakusha
Fin 1945, on dénombrait
140 000 morts à Hiroshima. Certains ont péris pendant
l'explosion, d'autres au cours d'incendies, d'autres ont succombé
quelques jours ou quelques mois après le bombardement. Le
parti-pris du musée du mémorial de la paix est de
montrer le plus fidèlement possible les conséquences de
ce bombardement sur les habitants d'Hiroshima. L'horreur, dans toute
sa réalité et son absurdité.
Y sont exposées
les vêtements calcinées des habitants, les gourdes
d'enfant déformées par la chaleur, les ombres noires
laissées sur les murs par les hommes et femmes qui ce matin-là
attendaient l'ouverture d'une banque, les ongles que les rescapés
ont perdu en tentant de retrouver les leurs parmi les décombres,
les cheveux que les enfants ont perdu et que les mères ont
gardé, les ongles vascularisés (ils saignent lorsqu'ils
cassent) que certaines personnes ont développé suite
aux radiations, les photos et les explications concernant les cancers
de la langue, de la peau ou du sang qui sont apparus chez les
personnes irradiées, les microcéphalées que les
enfants nés après le bombardement ont présentées...
Le tout assorti d'anecdotes toutes plus atroces les unes que les
autres.
L'ensemble est si
insoutenable que le touriste, après avoir parcouru une
distance plus ou moins grande dans le musée, finit par se
braquer et courir prendre l'air dehors. Pour ma part, j'ai atteint ma
limite devant le tricycle calciné d'un enfant qui jouait dans
le jardin au moment du bombardement (par contre, là, je vous
passe l'anecdote). Sur le coup, j'ai ôté mes écouteurs,
et j'ai parcouru la fin du musée au pas de course, des
oeillères sur les yeux. Je serais sortie si Yasuko
ne m'avait pas rattrapé : « Viviane, t'as
traversé la moitié du pays pour entendre ces
témoignages alors maintenant, écoute-les ! ».
C'est vrai. J'ai donc rebroussé chemin et j'ai continué
à regarder les objets, et à écouter les récits
et les mots des survivants. Je ne suis pas prête d'oublier ça.
Et même, à cause ou grâce aux mots de Yasuko, j'ai
prolongé la visite au passant quelques heures au mémorial
pour les victimes de la bombe d'Hiroshima. Là, dans une pièce
immaculée et remplie d'ordinateur, il est possible de
visionner les témoignages des hibakusha, les survivants
de la bombe atomique. C'est dans cet endroit que j'ai vu Takahashi
raconter son histoire. Je ne sais pas trop pourquoi j'ai choisi de
vous raconter celui-là parmi tous les témoignages que
j'ai pu entendre. Peut-être l'intonation de sa voix, son visage
rondouillard et peut-être parce que malgré son infirmité
à la main droite, il est parvenu à dessiner chaque
scène de son expérience.
Comme Takahashi, ils sont des centaines de milliers à avoir survécu au bombardement, et donc des centaines de milliers à avoir témoigné de l'horreur de cette arme. Mais aujourd'hui, 62 ans plus tard, leur récit et « leur mise en garde aux générations futures » résonne dans le vide. Sur les trois heures passée dans cette pièce accessible gratuitement, nul autre personne n'est entrée. La cinquantaine d'ordinateurs disposés là, sont restés en veille et leurs écouteurs, accrochés à leur crochet. Sur certains, une fine couche de poussière commence même à apparaître.
Jusqu'à récemment, le premier ministre japonais recevait chaque année les hibakusha pour écouter leur récit. En 2004, il a néanmoins mis un terme à cette tradition. Malgré leur grand âge, les derniers hibakusha, eux, continuent toujours à sillonner le pays pour témoigner de l'atrocité de cette bombe et à militer en faveur de l'éradication des armes nucléaires. Mais à l'heure où le Japon rêve à nouveau d'une grande armée, qu'adviendra-t-il du message des hibakusha quand le dernier d'entre eux aura disparu ?
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