Six mois au Japon

Le carnet de bord de deux Français à Aizu-Wakamatsu

19 septembre 2007

Plongée dans l'horreur

avantLe 6 août 1945, 8:30 - « Little boy a atteint sa cible. Pas de réponse ennemie. Tout est normal. » Tout est normal. Tel fût le message adressé par l'un des pilotes de l'Enola Gay à sa hiérarchie. D'après le rapport américain qui s'ensuivit, l'explosion a engendré un nuage de cinq kilomètres de diamètre. Au point d'explosion, la température a excédé 4000°C. L'onde de choc (440 m/s) a détruit la grande majorité des bâtiments ; le reste a été consumé par les flammes.
Changeons de point de vue.

apr_sLe 6 août 1945, 8:00 – Takahashi Akihiro, 14 ans, vient d'entrer en classe. Il écoute vaguement son professeur remercier ses 40 élèves d'avoir contribuer à l'effort national en démolissant certains quartiers d'Hiroshima. Un travail harassant, surtout sous le soleil d'été nippon, et dont le but est de créer des part-feux salvateurs en cas de bombardements américains. Takahashi lance un regard complice à son ami. « C'est vrai que cela n'a pas été de la tarte... mais maintenant, on pourra prendre un peu de bon temps », se réjouit-il. Le cours commence. Il cherche de quoi écrire lorsque, soudain, un soleil rouge illumine le ciel.

Quand Takahashi ouvre à nouveau les yeux. Il fait sombre. Il est coincé sous son bureau et il a du mal à respirer. Le plafond s'est effondré.... Son bureau lui a sauvé la vie. Il appelle à l'aide et discerne quelques gémissements aux alentours. Dix personnes peut-être. Il crie le prénom de son ami. Pas de réponse. Il tente de s'extirper des décombres. Mais ses mains sont en lambeaux. Elles ont comme... fondues. Au loin, un de ses camarades commence à chanter l'hymne de l'école. « C'est pas idiot, si l'on fait du bruit, ils sauront qu'il y a des rescapés et ils nous trouverons plus vite ». Takahashi se met alors à chanter de toutes ses forces. Les dix autres enfants font de même. Les minutes s'égrènent. Ils ne sont bientôt plus que neuf à chanter. Huit. Sept. Pourquoi personne ne vient ? Six. Les voix s'éteignent les unes après les autres. Cinq. N'ont-ils pas vu que l'école s'était effondrée ? Une épaisse fumée atteint ses narines. Le bâtiment brûle. Quatre. Le bâtiment brûle ! Il faut sortir de là ou l'on va tous y rester ! Dans un effort surhumain et malgré la douleur, il parvient à se dégager. Chancelant, il avance dans ce qu'il reste de la classe. Son ami est à moitié enseveli sous une dalle. « Réveille-toi ». L'enfant ouvre les yeux. « Attends, je vais te sortir de là ». Il tente de soulever la dalle... mais rien à faire. « Va-t-en, l'école brûle ». « Non ». La fumée s'épaissit encore. Il ne distingue quasiment plus les traits de son ami. Il tente encore une fois de pousser la dalle. « Va-t-en ! » « Je sais même pas où se trouve la sortie ». « Suis le courant d'air... il t'emmènera vers la sortie ». « Non ! » crie-t-il en serrant son ami. « Non ! » Mais l'instinct de survie Les_survivantsest plus fort que sa volonté. A demi-mort, à demi-vivant, Takahashi rampe jusqu'à la sortie, en suivant le mouvement de la fumée. Un lent cheminement durant lequel il doit se dégager des autres enfants qui, encore conscients, l'appellent à l'aide et tentent de le retenir. Au bout de quelques minutes, il s'effondre dans la cour et s'évanouit. Quand il réouvre les yeux, l'école n'est plus qu'un brasier. Il revoit les visages de ses camarades suppliants. Il les avait tous laisser à leur sort. Ils avaient tous brûlé... vif... Il hurle, pleure... et réagit. Il fait nuit...  Pourquoi fait-il nuit ? Il se retourne et découvre, horrifié, qu'Hiroshima n'est plus.

A quelques mètres de lui, un enfant sanglote, recroquevillé sur lui-même. Takahashi le reconnaît : il l'avait déjà vu dans la cour ; il est plus jeune que lui, 10 ans peut-être. Takahashi le prend par la main, il veut l'emmener loin d'ici. Mais où ? Il n'y a plus rien. Dans la pénombre, il distingue des sortes de  fantômes. « Allons là-bas... ». Il fait quelques mètres et découvre la nature de ces ombres. Des hommes hallucinées creusent la terre, poussent les débris, et hurlent le nom des leurs. Plus loin, des corps titubent. Leur peau n'est plus. Elle est aussi déchiquetée comme leur vêtement. Plus loin, des femmes en plein délire, torse nue, hurlent. L'une d'entre elle a un oeil sorti de son orbite.

« Maison... il faut que j'aille à la maison » se murmure Takahashi à lui-même. Machinalement, il avance vers le fleuve. Il pleut ? Une pluie noire ? Takahashi se réfugie sous un abris de fortune et sert l'enfant contre lui. Au bout de quelques minutes, l'averse cesse. enfant_dans_m_morialLe ciel a retrouvé une vague couleur de ciel. Ils se remettent en route. Mais, rapidement, l'enfant ne peut marcher. Il n'a pas de chaussures et la plante de ses pieds a comme fondu. Takahashi l'aide comme il peut mais n'a pas la force de le porter. Près du fleuve, une armée d'ombres chemine. Des survivants. Certains pleurent en avançant, d'autres se jettent dans le fleuve pour calmer leur brûlure. Aucun d'eux ne connaît les effets pervers de la radioactivité. Au loin, Takahashi reconnaît la stature de son oncle. L'homme le recueillera tous les deux. L'enfant de 10 ans, ne survivra pas plus de trois jours.

Posté par Viviane Thivent à 09:52 - Carnet de bord - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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