Six mois au Japon

Le carnet de bord de deux Français à Aizu-Wakamatsu

03 septembre 2007

Les marmites de boue

au_milieu_des_marmites Pas encore partie pour notre périple dans le nord du Japon que déjà Viviane s'inquiète que l'on doive aller si loin me demande :
« Et on fait quoi à Hachimantai ? »
« Ben on prend un bain de boue dans une grande marmite ! »
« Humm » fait Philippe mi-figue, mi-raisin.
« On risque surtout de servir de repas aux Japonais. Ils sont sauvages dans le nord ! » lance Anna dont l'estomac commence semble-t-il à gargouiller.
« Ben non ! Imaginez nous en pleine montagne et là, plantée au milieu de nulle part, une immense marmite de boue bullante comme un jacuzzi dans lequel nous pourrions nous prélasser ! Ca va être super ! Typiquement Japonais ! »
Bon, là, j'anticipais un peu car je ne savais pas vraiment ce qui nous attendait.

champ_de_marmitesA Hachimantai, on a vu nos premières marmites un peu par hasard, à 100 m derrière l'office du tourisme. Des petits puits de terre grise, un peu glaise, éructant par spasmes, en faisant des "gloups". Bien loin du Jacuzzi tant rêvé.
« Eh ! Jérôme, t'as vu le pH de tes marmites ? » me lance Philippe.
« Euh... non... où tu vois ca ? »
« Ben, c'est écrit sur le panneau à coté de la température ! »
« Humm... 1.1 de pH... à 90 degrés... »
« Ben ouais, de l'acide sulfurique les gars ! » conclut ma femme pas peu fière.
« Ca va être chaud pour prendre un bain ! »

plus_haute_marmite_du_JaponDu coup, elles étaient un peu décevantes ces marmites. Au début tout du moins. Car un peu plus tard, on a vu la plus haute marmite du Japon : un puit de 8 m, apparu dans la contrée il y a environ un siècle. Enfin, par haute, on entend surtout profonde, car, dans les faits, elle ne fait pas plus d'un mètre de haut. Ce qui est surprenant, c'est qu'une marmite de boue, ça vie, ça se déplace, ça avale des m3 de terre et du coup, ça coupe de temps en temps les chemins de randonnée. Enfin, quand on dit chemin de randonnée au Japon, il s'agit souvent d'une allée bien dégagée, bétonnée ou bien placée sur pilotis de bois ! Dans le meilleur des cas, le chemin est donc balisé pour éviter que les marmite_proche_du_sentierrandonneurs ne s'aventurent trop près de la marmite rotante. Dans le pire les cas, le sentier est tout simplement fermé et les panneaux explicatifs se font brûler par les vapeurs puis engloutir par la marmite.
Belle fin, non ?


Voir album "Boucle nord Marmite"

Posté par jerome margueron à 16:10 - Carnet de bord - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


Fantômes, fantômes...

« Là, normalement, on devrait avoir une vue imprenable sur le Fuji du nord ! »small_IMG_8242
Sur le coté droit de la route, un précipice et un grand vide... blanc.
« Bon, là, évidemment, on ne voit rien... mais ça aurait pu être vraiment impressionnant ! » Qu'importe la situation, Jérôme ne perd jamais le moral.
« Et puis, j'avais raison, il ne pleut pas ! Il a fait beau toute la journée, ça recommence juste à se couvrir maintenant... Vous avez vu ! Je sais lire une carte de pression ! »
« Hum... »
« Quoi ! C'est tout ce que ça vous fait ? »
« Hum, moi, ça me fait juste penser qu'il faudrait qu'on regarde cette histoire de typhon... on sait toujours pas s'il a maintenu son cap... »
En un instant, nous nous retrouvons plongés dans un épais nuage cotonneux. Jérôme freine.
« On ne voit vraiment plus rien là, c'est dingue ! »
Ici et là, dans la brune, se dessinent les silhouettes torturées d'arbres morts. Ils sont nombreux à ne pas avoir Paysage_de_brumesurvécu aux vapeurs de soufre du volcan.
« Pour un peu, ça ferait presque peur... C'est fantomatique. »
« Viv, t'as pas une histoire de fantômes nippons à nous raconter pour aller avec l'atmosphère ? »
« Si mais elle est longue... »
« Tu sais, on a rien d'autre à faire là... »
« Ok alors.. un classique, écrit par un très vieux romancier nippon, Encho. »

C'est une très vieille légende japonaise. Elle parle de Tsuyu, la fille unique d'un très puissant et très craint samouraï. A 16 ans, la jeune femme, très belle, eut l'autorisation de vivre à l'écart du domaine familiale. Elle emménagea dans sa propre demeure avec sa fidèle servante, Yoné. Elles y vécurent heureuses jusqu'au jour où le médecin de la famille vint les visiter en compagnie d'un jeune et beau samouraï, Shinzaburo. Entre Yoné et Shinzaburo, ce fût le coup de foudre. Dans l'instant, ils se déclarèrent l'un à l'autre devant un médecin horrifié : comment allait-il expliquer au terrible père de Tsuyu qu'il était responsable de cette rencontre ? Le médecin tira Shinzaburo hors de la maison. Mais au moment de la séparation, Tsuyu glissa à l'oreille Shinzaburo « Souviens-toi, si tu ne reviens pas me voir, j'en mourrai... ».

Sur le chemin du retour, Shinzaburo conjura le vieux docteur de l'aider à organiser un nouveau rendez-vous avec Tsuyu ou, à défaut, de lui arranger un entretien avec son père. « Pas question, il t'écraserait comme un moucheron. Tu n'es pas assez puissant. Je lui parlerai, moi ». Le vieux médecin lâcha cette sentence presque malgré lui. Comment pourrait-il avouer son rôle dans la rencontre de ces deux jeunes gens ? Il prit alors la décision de garder tout cela pour lui et de ne jamais parler au père de Tsuyu. Cet amour naissant finira bien par s'éteindre de lui-même.

Erreur. Car chaque jour, Shinzaburo revint voir le vieux médecin pour le prier de l'aider. Mais à chaque fois, le vieux médecin trouvait une nouvelle excuse pour décliner sa demande. La scène se répéta pendant plusieurs semaines jusqu'à ce que Shinzaburo tombe malade. Pris d'une violente fièvre, il resta alité plusieurs mois. Mais dès que ses jambes purent à nouveau le porter, il retourna à la résidence du vieux médecin pour prendre des nouvelles de Tsuyu. Celui-ci, confus, déclara que, malheureusement, Tsuyu s'était donnée la mort et que sa servante lui avait emboîté le pas.

« Ah! On arrive enfin aux fantômes ? C'est pas trop tôt ! »
« Non, pas encore... »
« Ah... »
« Euh, j'en étais où, moi ? Ah oui. Donc... »

Le jeune samouraï s'effondra en apprenant la nouvelle. Il pleura et se lamenta fantomelongtemps, jusqu'à la fête des esprits (le O-bon), semaine durant laquelle les âmes des défunts reviennent visiter leurs proches. Comme la coutume le veut, Shinzaburo alluma une lanterne et pria, jour et nuit, pour le repos de Tsuyu. La deuxième nuit néanmoins, il fut dérangé par un bruit de pas. Quelqu'un marchait avec des geta (sandales en bois japonaises). Dans l'obscurité, il distingua deux silhouettes, deux femmes. La plus jeune portait une lanterne. Elle leva les yeux vers lui et poussa un cri d'effroi. Shinzaburo fit de même : il venait de reconnaître Tsuyu et sa servante Yoné. « Es-tu un fantôme ? » demanda Tsuyu en tremblant. « Non, » lâcha Shinzaburo dans un souffle. « Mais le médecin... m'a dit... que tu étais mort... La jeune femme s'effondra au sol en pleurant. J'allais prier pour le repos de ton âme... ». Shinzaburo sentit la rage gagner ses joues. « Le médecin m'a dit la même chose ! Quel scélérat ! ».

« Pfff, on y était presque, là, aux fantômes ! »
« Patience... si cette histoire avait eu la longueur de « Pif Paf la tomate », elle ne serait pas devenu un classique nippon ! »

Bref, puisque leur amour ne pouvait s'exprimer au grand jour, les deux jeunes gens convinrent de se rencontrer secrètement chaque nuit. Pendant des semaines, Tsuyu et Yoné se rendirent ainsi au domicile de Shinzaburo, toujours à la même heure de la nuit. Problème : ces rencontres avaient fait passer Shinzaburo  d'un désespoir sans fond à une gaieté tout aussi profonde. Un changement d'humeur qui suscita la curiosité du serviteur de Shinzaburo. Une nuit, réveillé par des rires, celui-ci décida, une bonne fois pour toute, d'aller voir de ce qui se tramait chez son maître. Il regarda par la fenêtre et vit une jeune femme assise, de dos. Elle riait des paroles d'un Shinzaburo resplendissant. « Ah une femme... évidemment ». Il attendit quelques minutes, curieux de connaître l'identité de la demoiselle. Mais au moment où celle-ci tourna la tête, il poussa un cri d'effroi. Le bruit attira l'attention de Yoné qui le regarda. Le serviteur en tomba par terre. Il courut se réfugier chez lui. Leurs visages ! Leurs visages étaient en décomposition, rongés de toute part. Son maître ! Son maître parlait à des morts !

« J'en étais sûr ! »

Le serviteur n'en dormit pas de la nuit. Ne sachant pas vraiment comment expliquer ça à son maître, il décida d'en parler au grand sage de la ville. Celui-ci, qui avait beaucoup voyagé et qui, de fait, connaissait beaucoup de choses, n'en revint pas. « Ton maître court un vrai danger. S'il continue à recevoir des morts, il va vieillir précocement et va finir par mourir... Demande lui de venir me voir. Je lui expliquerai. » Le serviteur alla donc chercher son maître et l'installa face au vieil homme. Celui-ci expliqua la situation en insistant sur le fait que, curieusement, d'après ce qu'il ressentait, cette jeune fille, la mort personnifiée, ne lui voulait aucun mal... Elle l'aimait. Dans des vies antérieures, il devait avoir été très lié à Tsuyu mais leur amour n'avait jamais pu s'épanouir. Shinzaburo prit peur. « Peu m'importe, je ne veux pas mourir moi ! ». Le vieil homme donna alors au jeune samouraï toute une batterie de consignes pour empêcher la mort d'entrer chez lui : une amulette à porter, d'autres à placer devant les ouvertures de la maison et une prière à réciter.

Char_1De retour chez lui, Shinzaburo appliqua à la lettre les conseils du vieil homme et attendit la nuit. A l'heure escompté, il entendit le claquement des geta des deux fantômes et commença à réciter son sutra. Les pas s'arrêtèrent sur le pallier. « Pourquoi ne me laisses-tu pas entrer ? » demanda Tsuyu. « Ne m'aimes-tu plus ? Tes paroles n'étaient-elles que mensonges ? » Shinzaburo ne répondit pas et continua à prier de toutes ses forces. Au bout de quelques heures, Yoné consola Tsuyu « Tu vois, je te l'avais dit, on ne peut pas lui faire confiance... Il change d'avis tout le temps ». Tsuyu pleura jusqu'à l'aube. Et au petit matin, Shinzaburo s'éveilla indemne. Mais chaque nuit, Tsuyu revint devant sa maison, le suppliant de la laisser entrer. Le jeune samouraï ne répondit jamais. La peine de Tsuyu et la colère de Yoné n'en furent que plus grande. Un soir, Yoné décida de hanter les nuits du serviteur de Shinzaburo pour qu'il enlève l'un des talismans. Au bout d'un moment, celui-ci obtempéra. Il vola le talisman que Shinzaburo devait porté sur lui et déplaça l'un des grigris de la maison. Il alla ensuite se coucher et pria pour que Yoné ne revienne plus jamais le voir. Le lendemain, il découvrit le corps inerte de son maître, mort dans d'atroces souffrances. Derrière lui, gisaient les os d'une femme.

« Shinzaburo, un bouddhiste, avait été trop lâche pour sacrifier une seule des milliards de vies qu'il possédait pour Tsuyu. Chose que Tsuyu avait faite pour lui sans hésiter. C'est pourquoi il devait payer...  Alors ? »
Je me retourne. Ils dorment. Pfff.
« Tu l'as trouvé où cette histoire ? »
« Dans « In Ghostly Japan » de Lafcadio Hearn, un Américain. D'ailleurs, c'est marrant, d'après la légende, Shinzaburo et Tsuyu ont été enterrés côte à côte. Or, cet Américain, aidé d'un ami japonais, a cherché à retrouver leurs tombes. Il est allé dans le petit village mentionné par la légende et a demandé sa route à une paysanne qui lui a désigné deux tombes. Mais après avoir lu les épitaphes de ces deux pierres, Hearn a déclaré : « Mais c'est pas eux! Elle m'a menti ! » Son ami a alors pouffé de rire : « Elle t'a dit ça pour te faire plaisir ! Tu vas pas me dire que tu crois aux fantômes ! » »

 

Posté par Viviane Thivent à 11:44 - Legendes nippones - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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